Journées doctorales des 11 & 12 juin
En m’appuyant sur les travaux de Maurice Halbwachs, le théoricien français de la sociologie de la mémoire[i], j’ai soutenu en 1996 un mémoire de D.E.A. intitulé : La mémoire ouvrière métallurgique à Vierzon[ii]. La thèse de doctorat que je prépare actuellement sous la direction de Numa Murard, au Centre de Sociologie des Pratiques et des Représentations Politiques (C.S.P.R.P.) de l’Université de Paris 7, s’inscrit dans le prolongement du travail réalisé en D.E.A. En l’état actuel, l’intitulé de cette thèse est : Mémoire collective et générations. Étude de la mémoire ouvrière métallurgique à Vierzon sur deux générations. Elle vise à établir une articulation entre la notion de mémoire collective issue du second système de sociologie de la mémoire chez Maurice Halbwachs[iii] et la notion de génération empruntée au sociologue hongrois Karl Mannheim[iv]. Plus spécifiquement, elle porte sur la question de la mémoire ouvrière métallurgique à Vierzon sur deux générations et la manière dont la seconde génération réactualise sa propre mémoire au regard de la première. En terme d’échéances, je prévois de commencer les entretiens avec les ouvriers et anciens ouvriers métallurgistes en septembre. Je termine actuellement l’analyse des données relatives au terrain de recherche. Parmi les éléments déjà étudiés, il y a le rapport entre l’espace et le processus de mémorisation. C’est cet élément que j’ai choisi de vous exposer. Je l’ai intitulé : « Espace matériel, espace mémoriel du groupe dominant ».
Vierzon, dont je suis originaire, est située à environ deux cent kilomètres au sud de Paris dans le département du Cher. C’est une ville ouvrière à charpente sociale extrêmement résistante. Le processus d’industrialisation de la ville commence en 1779 avec l’installation d’un complexe métallurgique par le comte d’Artois[v]. Dans le courant du XIXème siècle, ce processus se poursuit avec le développement d’autres secteurs industriels ainsi que la spécialisation de la métallurgie dans le machinisme agricole. Le premier atelier de mécanique agricole est ouvert le 15 octobre 1848 par Célestin Gérard[vi]. Au début du XXème siècle, Vierzon possède quatre usines de fabrication de matériel qui emploient selon les saisons jusqu’à 1.500 personnes. La plus importante de ces quatre usines est la « Société Française de Matériel Agricole et Industriel » (S.F.M.A.I.), plus communément appelée la « Société Française » ou « La Française ». Dans le milieu des années cinquante, Vierzon traverse une grave crise économique qui n’épargne pas le secteur métallurgique. La Française rachète ses concurrents avant d’être elle-même absorbée par la société états-unienne « Case » qui oriente l’activité vers la construction de tractopelles (ou backhoes). L’annonce de la fermeture de Case intervient le 29 mars 1994. Malgré les incidents de juin 1994 entre les salariés et les forces de l’ordre, malgré aussi les 5.000 manifestants d’avril 1995 dans les rues de Vierzon, l’usine cesse définitivement ses activités le 14 décembre 1995. Il va sans dire que cette fermeture génère une crise identitaire profonde. Rapidement, elle pose aussi la question de la requalification du site. L’usine s’est développée sur une période d’environ cent cinquante ans et sur une superficie de sept hectares situés dans le quartier de la gare en plein centre-ville. Plusieurs idées de requalification émergent comme la création d’un pôle commercial, de la Cité de l’Espace ou de celle du Son. En 1998, Frédéric Morillon, conseiller municipal délégué au patrimoine, envisage de créer un musée du machinisme agricole s’articulant autour de plusieurs lieux : un accueil-billetterie-documentation, une salle d’exposition, un atelier-école, etc. Il propose de raser plusieurs bâtiments pour cultiver le sol. Dans une interview au quotidien local La Nouvelle République en date du 23 avril, l’élu déclare : « [Nous pourrions planter] du blé et des vignes. Aussi l’été, nous ferions la moisson en direct, en hiver nous labourerions avec un tracteur de la Société Française et, l’automne, nous récolterions la vigne. » D’un point de vue mémoriel, cette proposition de Frédéric Morillon amène à formuler plusieurs remarques[vii]. D’abord elle réduit la métallurgie au seul secteur du machinisme agricole. Cela revient à exclure les autres matériels fabriqués comme les tractopelles de Case et, de manière concomitante, toute une mémoire, en particulier celle des ouvriers de la métallurgie. Ensuite le processus de mise en valeur de la mémoire s’apparente à un processus de folklorisation. Dans son texte La Beauté du mort, l’anthropologue Michel de Certeau analyse ce processus qui consiste à être fasciné par un objet disparu avant d’en faire un objet sublimé[viii]. Enfin la proposition amalgame mémoire de ceux qui ont produit les machines et mémoire de ceux qui les ont utilisées. Cela revient à privilégier les seconds et à exclure les autres.
En 1999, l’ancienne friche industrielle est requalifiée. Les élus en profitent pour inscrire plusieurs éléments du cadre bâti à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques. Elle devient un Pôle d’Économie du Patrimoine (P.E.P.). Le P.E.P. est initié par la Délégation à l’Aménagement du Territoire et à l’Action Régionale (D.A.T.A.R.). Il poursuit comme objectif le développement de projets économiques fondés sur la valorisation patrimoniale à l’échelle d’un pays, notamment à des fins de tourisme culturel. Plusieurs projets sont réalisés parmi lesquels la réhabilitation de la maison de Célestin Gérard en restaurant gastronomique, l’aménagement d’un parc paysager « Les jardins de la Française », la réhabilitation de l’îlot « B3 » (restauration de la façade, aménagement d’une esplanade et des abords, construction d’un cinéma et d’un centre de conférence). Entre 1987[ix] et 2005, ce sont plus de dix-huit millions d’euros (dont 10.610.000 euros de subventions) qui sont investis par les collectivités sur le site. Les élus concernés par cette requalification de l’ancienne friche industrielle de Case semblent avoir voulu établir un équilibre entre les différents secteurs d’activités : création d’un pôle tertiaire, construction d’un cinéma, relocalisation d’une unité de production métallurgique[x], etc. Ces élus, conseillers municipaux et conseillers communautaires[xi], appartenaient à une majorité de centre-droit dirigée par Jean Rousseau (ancien socialiste, celui-ci a été maire de Vierzon de 1990 à 2008, date à laquelle il a été battu par le candidat communiste). Ces élus constituaient un groupe à part entière soumis à l’influence plus ou moins importante d’autres groupes locaux : associations, journalistes, etc. À l’inverse, il exerçait sur ces mêmes groupes son influence. Il était le groupe dominant en raison de son pouvoir décisionnaire, notamment au niveau de la requalification, et de sa permanence dans l’espace social durant dix-huit ans. Si le changement de municipalité provoque en avril 2008 la dissolution physique du groupe, celui-ci continue néanmoins à maintenir virtuellement sa domination dans la mesure où la requalification urbaine s’est accompagnée d’une requalification mémorielle.
Il n’existe pas, au sens où l’entend Maurice Halbwachs[xii], de mémoire collective d’une ville mais d’un groupe dans la ville. Au même titre qu’il n’y a pas une conscience collective d’une ville mais d’un groupe dans la ville. Chaque groupe est porteur d’une mémoire qui lui est propre. Ainsi, la mémoire collective des ouvriers métallurgistes est différente de celle des artisans, de celle des commerçants, etc. L’espace, cadre social de la mémoire, permet à chaque groupe de se souvenir. Dans son livre Ma Française, le journaliste local Rémi Beurion cite l’exemple d’un retraité de la métallurgie (ayant travaillé à la Société Française puis à Case) qui, lors d’une interview réalisée en avril 1999 sur son ancien poste de travail, accède à une partie de sa mémoire involontaire au moment où il entend le bruit des gouttes de pluie sur la verrière[xiii].
L’espace matériel est aussi l’espace d’une représentation collective. Le processus de requalification permet de mettre en évidence que cette représentation collective est celle du groupe dominant. Plusieurs éléments justifient cette assertion. L’ancienne friche industrielle de Case est rebaptisée « site Société-Française ». L’occultation du patronyme Case exclut Case et ce qui s’y rattache du contenu mémoriel : les « Casistes », les objets fabriqués, etc. Elle permet l’oubli de ceux qui sont à l’origine de la fermeture de Case en 1995. Elle permet aussi de magnifier la Société Française, de sublimer le mort pour reprendre les termes de Michel de Certeau[xiv]. L’occultation du nom de Case est renforcée par la généralisation toponymique des termes de « Société Française » et « Célestin Gérard » pour désigner des éléments spatiaux : la rue de la Société-Française (anciennement rue Maxime-Gorki), le Jardin de la Française, l’Esplanade de la Française, la résidence « Le Célestin » et le restaurant « La Maison de Célestin ». Il en est de même avec l’usage du patronyme « Eiffel » pour parler de la façade de l’ancien îlot B3. La juxtaposition des trois qualificatifs toponymiques est une facticité historique : la Société Française n’a pas été créée par Célestin Gérard mais par Lucien Arbel et Gustave Eiffel n’a pas construit ni même conçu la façade qui porte son nom. La juxtaposition est une mise en sens qui légitime la mise en scène matérielle de la mémoire du groupe dominant : linceul eiffelisé sur le corps inerte de la Société Française et costume orné de la légion d’honneur sur le buste de Célestin Gérard dans le jardin de la Française. Le groupe dominant transforme ces deux éléments du patrimoine vierzonnais en figures archétypales pour imposer aux autres groupes, dans l’espace matériel, l’espace d’une représentation collective porteuse des valeurs entrepreneuriales et oublieuse des valeurs salariales.
[i] Disciple d’Émile DURKHEIM, Maurice HALBWACHS (1877-1945) élabore deux systèmes de la sociologie de la mémoire. Le premier découle des Cadres sociaux de la mémoire (1925) et l’autre de Mémoire collective (1950). Cet ouvrage publié à titre posthume et regroupant plusieurs dossiers manuscrits rédigés sur une période de vingt ans, de 1925 à 1944, a fait l’objet en 1997 d’une édition critique établie par Gérard NAMER chez Albin Michel. NAMER montre que Mémoire collective n’est pas un complément mais le renversement théorique des Cadres. Le second système envisage la mémoire comme l’expérience de la liberté individuelle. L’individu précisément se trouve en présence de plusieurs groupes sociaux réels ou virtuels. La mémoire individuelle est donc réévaluée par la possibilité d’un jeu entre plusieurs mémoires ou courants de mémoires. Le souvenir n’est plus comme dans Les Cadres la reconstruction du passé à partir du présent mais devient la reconstruction du présent à partir du passé.
[ii] Mémoire de D.E.A. soutenu en septembre 1996 à l’Université de Paris 7 – Denis Diderot sous la direction de Gérard NAMER.
[iii] Maurice HALBWACHS, La Mémoire collective, Édition critique établie par Gérard NAMER (préparée en collaboration avec Marie JAISSON), Préface et Postface de Gérard NAMER, Albin Michel, 1997.
[iv] Karl MANNHEIM, Le Problème des générations, Traduction de l’allemand par Gérard MAUGER et Nia PERIVOLAROPOULOS, Introduction et Postface de Gérard MAUGER, Nathan, 1990.
[v] Seigneur apanagiste de Vierzon et futur Charles X.
[vi] Célestin GÉRARD est l’inventeur de la locomobile. Il construira des batteuses, des tarares et autres manèges à chevaux. La société « GÉRARD et fils » sera vendue à Lucien ARBEL, le fondateur en 1879 de ce qui deviendra la « Société Française de Matériel Agricole ».
[vii] Cf. l’article intitulé « Aux origines de la métallurgie » que j’ai fait paraître dans La Nouvelle République en date du 09-10/05/1998.
[viii] « La Beauté du mort » est un texte de Michel de CERTEAU écrit en collaboration avec Dominique JULIA et Jacques REVEL. Il constitue le chapitre III de son livre La Culture au pluriel, Ed. établie et présentée par Luce GIARD, Le Seuil, coll. Points Essais n°267, pp. 45-72, 1993.
[ix] 1987 est l’année où la ville a acquis l’îlot « B9 » qui deviendra en 1997 la « Maison des cultures professionnelles ».
[x] Pour être précis, la relocalisation intervient au moment de la fermeture de Case. Deux entreprises métallurgiques s’installent sur les parcelles situées au sud du site, rue du Bas-de-Grange. Il s’agit de « Telescopelle » et de « B.S.P.I. ». Des deux entreprises, seule subsiste B.S.P.I. qui devient « Soudacier ». Celle-ci occupe actuellement un emplacement que l’ancienne municipalité voulait à terme transformer en espace résidentiel de qualité appelé « Les Terrasses du Canal ». C’est pour cette raison qu’elle avait décidé de classer l’emplacement en zone d’urbanisation future à vocation d’habitat dans le Plan Local d’Urbanisme (P.L.U.). Lors du Conseil du 22 mai 2008, la nouvelle municipalité a lancé à la demande de Soudacier une procédure de révision simplifiée du P.L.U. pour lui permettre de se maintenir et de se développer sur son emplacement actuel.
[xi] Il s’agit de la « Communauté de communes du Pays des Cinq Rivières » qui comprend Méry-sur-Cher, Thénioux et Vierzon. Elle a en charge les questions économiques depuis sa création.
[xii] Maurice HALBWACHS a élaboré plusieurs théories de l’espace comme cadre social de la mémoire. Celle qui est partiellement reprise ici est extraite du cinquième chapitre de Mémoire collective intitulé « La mémoire collective et l’espace » (Edition critique établie par Gérard NAMER en collaboration avec Marie JAISSON, Albin Michel, 1997).
[xiii] Rémi BEURION, Ma Française, La Bouinotte, pp. 45-46.
Dans l’exemple cité, le bruit des gouttes sur la verrière s’apparente à ce que l’on nomme au sens proustien un vecteur mémoriel.
[xiv] En 2008, il ne reste aucune trace signifiante de la présence de Case en dehors d’un logotype partiellement effacé sur une porte métallique située au niveau d’un ancien bâtiment de la rue du Bas-de-Grange.
mardi 3 juin 2008
Laurent AUCHER Espace matériel, espace mémoriel du groupe dominant
vendredi 30 mai 2008
Journées doctorales du CSPRP
Les journées doctorales du CSPRP auront lieu les 11 et 12 juin 2008 à l’Université Paris 7 sur le site Javelot
Le 11 juin salle des thèses au premier étage de 9 heures 30 à 17 heures 30
Le 12 juin salle 33 au Rez-de-chaussée 9 heures 30 à 17 heures 30
Programme des interventions
Le 11 juin matin
Laurent Aucher, « Espace matériel, espace mémoriel du groupe dominant »
Discutant Etienne Tassin (etienne.tassin@club-internet.fr)
Michael Nafi, « Entre orientalisme et anti-orientalisme : Voegelin, une troisième voie ? »
Discutant Géraldine Muhlmann (muhlmann@canoe.ens.fr)
Michaela Fiserova, « La censure en tant qu’exclusion du partage. La photographie et le politique, Slovaquie: 1968-1989 »
Discutant Sonia Dayan-Herzbrun (dayan@paris7.jussieu.fr)
Le 11 juin après-midi
Marc Le Ny, « La loi chez Hannah Arendt »
Discutant Martine Leibovici (martine.leibovici@paris7.jussieu.fr)
Hourya Benthouami, "(Non) violence et révolution. F. Fanon et M. K. Gandhi, par-delà le bien et le mal"
Discutant Francisco Naishtat (fnaishtat@gmail.com)
Julia Smola, "La politique sans mots: parler et agir en argentine dans les années 1990"
Discutant Denis Merklen (merklen@ehess.fr)
Le 12 juin matin
Sarah Mailleux, « La présence de la mort dans l’expérience ordinaire de la pauvreté »
Discutant Denis Merklen (merklen@ehess.fr)
Jamil Kadi, « L’appropriation de l’espace comme processus de résilience »
Discutant Marie Claire Caloz-Tschopp (marie-claire.caloz-tschopp@pse.unife.ch)
Gisèle Fotso, « L'évolution de l'enseignement de la langue arabe dans l'Adamaoua (Nord-Cameroun) et l'intégration des arabisants dans la vie sociale et politique au Cameroun »
Discutant Fatou Sow (fatousow@hotmail.com)
José Morillo, "Phénoménologie et fragilité"
Discutante Martine Leibovici
Le 12 juin après-midi (Thèses venant à soutenance)
Christel Coton, « Lutte de prestige entre pairs : le cas des officiers de l’armée de terre »
Discutant Laurent Fleury (laurent.fleury@paris7.jussieu.fr)
Gilles Riaux, "Genre et engagement millitant. Le cas de l'Azerdaïdjan iranien"
Discutant Martne Leibovici (martine.leibovici@paris7.jussieu.fr)
Alexandre Piettre, "la fantasmagorie de l'urbanité contre le déploiement de la communauté. Une critique de l'écologie urbaine et de ses usages en intervention sociale"
Discutant Denis Merklen (merklen@ehess.fr)
Miguel Castillo, Biotechnologie et pouvoir au regard d'une philosophie critique
Discutant : Numa Murard (Murard@paris7.jussieu.fr)
Discussion Les trois secrets (Sens & Tonka, mai 2008) d’Olivier Jacquemond par Pierre Pachet
mardi 27 mai 2008
Hourya Bentouhami (Non) violence et révolution
« Je veux ma voix brutale, je ne la veux pas belle, je ne la veux pas pure, je ne la veux pas de toutes dimensions.
Je la veux de part en part déchirée, je veux qu’elle s’amuse car enfin, je parle de l’homme et de son refus, de la quotidienne pourriture de l’homme, de son épouvantable démission »
F. Fanon, Pour l’Algérie[1]
« Je crois que s’il fallait, un jour, choisir entre la lâcheté et la violence, je conseillerais la violence. (…) Je préférerais que l’Inde ait recours aux armes pour défendre son honneur plutôt qu’elle devienne ou reste lâchement le témoin impuissant de son déshonneur.
Mais je crois que la non-violence est infiniment supérieure à la violence, que le pardon est plus viril que le châtiment »
M. K. Gandhi, La doctrine de l’épée[2]
Il pourrait sembler aventureux d’appréhender dans une même réflexion des pensées qui produisirent des processus révolutionnaires aussi éloignés que ceux conduits, inspirés ou soutenus par M. K. Gandhi (1869-1948) d’une part, le leader d’un des plus grands mouvements de désobéissance civique de l’histoire et qu’on qualifiait de manière quasi-messianique de Mahatma (prophète), et F. Fanon (1925-1961) d’autre part, que certains commentateurs n’ont pas hésité à qualifier –élogieusement mais peut-être hâtivement- de « Clausewitz de la Révolution »[3]. Mais les rencontres improbables de l’histoire sont parfois les lieux d’indices spéculatifs forts suggestifs pour comprendre les définitions et les dispositifs aujourd’hui hérités de la période de la « décolonisation ». C’est d’ailleurs ce possible renouvellement des concepts, et leur réactivation dans d’autres contextes politiques, qui avait déjà poussé Etienne Balibar à analyser conjointement la pensée de Gandhi et de Lénine[4]. Balibar avait ainsi motivé son entreprise comparative à partir de l’influence durable exercée par les complexes théorico-politiques mis en mouvement par ces deux figures révolutionnaires. De la même manière ici, j’aimerais repenser à nouveau frais le cœur de la théorie politique, à savoir l’expérience de la domination et de la résistance, à partir de son nexus le plus dynamique : le rapport entre violence et non-violence. Bien qu’ils n’offrent aucune doctrine systématiquement exposée, les écrits de Fanon comme ceux de Gandhi, reflètent néanmoins et admirablement l’urgence d’une théorie de l’action à travers leurs déterminants tactiques : Gandhi comme Fanon ne se posent-ils pas la question de savoir « quand une situation est mûre pour un mouvement de libération nationale » et «quelle doit en être l’avant-garde » ? ; les deux théoriciens et militants chercheraient ainsi de la même manière à déterminer « ce qui est une vraie décolonisation et ce qui est une fausse décolonisation », animés qu’ils étaient par l’urgence à « décider des moyens, de la tactique, c’est-à-dire de la conduite et de l’organisation »[5]. Mais au-delà de la perspective indépendantiste, leurs discours anticolonialistes ont acquis par la ferveur narrative et l’indéniable effectivité pratique qui les ont caractérisés, une portée universaliste : celle de l’aspiration à l’émancipation des dominés vis-à-vis des dominants.
Et pourtant, tout semble opposer a priori Gandhi et Fanon : le premier, instigateur et ferveur défenseur de la non-violence fut l’objet -à peine indirect- de railleries de la part du second. Fanon disqualifie en effet clairement les soi-disant bienfaits de la non-coopération (ramenée dans son discours à une forme dérivée du pacifisme), qu’il considère comme étant soit du réformisme et/ou de la passivité, soit un ajournement inopportun, voire lâche. Et Gandhi pourrait même tomber sous le coup de cette autre critique fanonnienne dirigée contre les partis nationalistes, à savoir que ces derniers ne font qu’ériger des « principes » là où il faudrait lancer des « mots d’ordre ». Cependant, même s’il est vrai que Fanon eut sensiblement une influence plus grande dans les luttes de libération nationale que Gandhi (qui, quant à lui, eut une influence plus grande sur les mouvements de droits civiques internes[6]), on ne peut nier que la force même de Gandhi est d’avoir fait des principes des mots d’ordre. Ainsi le hind swaraj (indépendance de l’Inde) fondée sur le satyagraha (« adhésion à la vérité » ou désobéissance civile) s’accompagnera du fameux « quit india » dans les années 1940. Et qui plus est, Gandhi formule exactement les mêmes critiques que Fanon à l’encontre du nationalisme bourgeois. Quant aux railleries sur l’effectivité pratique de la non-violence, elles semblent relever de la même façon d’une méconnaissance de la théorie proprement gandhienne, méconnaissance dont j’essaierai de montrer qu’elle repose largement à la fois sur la vision sexuée du pouvoir en politique, où le « ne-pas-faire » (propre de la non-coopération) et le fait de « souffrir » une politique est ramenée à une forme « efféminée » de pouvoir, et sur une vision orientaliste des rapports entre religion et politique en Orient en même temps que – et paradoxalement- sur la construction christique occidentale de la non-violence gandhienne ramenée à la démarche de la joue tendue ou à la conciliation négociatrice (Fanon l’appelle « l’entente à l’amiable »[7]). Il semblerait donc que ce soit à partir de ce point de la sexuation de l’agir politique que Fanon et Gandhi s’opposent irrémédiablement : en effet, à l’hypervirilité masculine chez Fanon, seule force physique, musculaire, capable de renverser le pouvoir dominant, s’opposerait la féminité de Gandhi, sa « révolution passive ». Or, comme j’essaierai de le démontrer en me fondant sur les travaux de Judith Butler pour Fanon, et d’Ashis Nandy pour Gandhi, les deux auteurs relèvent d’une même démarche déconstructive du genre. Ainsi, ce que fait Gandhi en réalité ne consisterait en rien d’autre qu’à reprendre à son compte et de manière tactique des principes de non-violence et de renoncement déjà présents dans la tradition indienne pour qualifier une certaine « féminité », afin de leur donner une vitalité politique qui viennent contredire l’exhibitionnisme bruyant, violent et masculiniste du colonialisme britannique. Ce-faisant Gandhi jetterait un trouble dans les catégories différentialistes façonnées par la Modernité capitaliste, et qui associait la féminité à la faiblesse : pour Gandhi, non seulement la non-violence est féminine mais elle est forte, ce qui lui permet ainsi de distinguer une forme de virilité et de courage dégagée de la force physique « masculine ». Ainsi, la désobéissance civique à la Gandhi s’arrangerait d’un style « féminin » du politique qui déjouerait complètement les stéréotypes occidentaux de la féminité pour lesquels la douceur et la compassion ne seraient que de la passivité et de la soumission. Son style opère alors un bouleversement radical capable de provoquer une massification de la mobilisation dans la mesure où il repose sur une forme de courage que les femmes, les enfants et même les vieillards peuvent pratiquer. Et c’est par le biais de cette approche déconstructive des identités différentialistes qu’il me semble possible d’aborder communément Gandhi et Fanon, même si on a eu trop tendance à réduire ce dernier – certainement à cause de la préface sartrienne – à une forme de démonstration virile fondée sur la force physique et donc sur une certaine masculinité.
Enfin, outre cette capacité à repenser le genre en politique, l’étude conjointe de Fanon et Gandhi permet d’aborder la colonisation hors du champ de l’économie politique, en montrant que celle-ci ne se réduit pas à la seule motivation du profit économique et du pouvoir politique. Aussi bien Gandhi que Fanon en effet saisissent le colonialisme dans le cadre d’une économie psychique qui fait ressortir les pathologies psychologiques et culturelles ainsi produites par la « violence atmosphérique » (Fanon). Autrement dit, que ce soit Fanon ou Gandhi, les deux théoriciens s’attachent à définir le colonialisme comme étant aussi et surtout un état psychique dévastateur.
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I « La morsure du paradoxe » (Fanon) : la (non) violence aux prises avec les représentations différentialistes du Féminin et du Masculin
1. La non-violence : un élément « féminin » qui jette le trouble dans une définition « masculine » du pouvoir ?
a. La « révolution passive » ou l’orientalisme des interprétations du gandhisme
b. Le Gandhi de Fanon : une vision christique
2. « Ne pas faire » : la non-coopération, entre « passivité » et « virilité »
a. L’arme des femmes, des enfants et des vieillards
b. Une virilité androgyne
c. servitude volontaire
II « Edifier un monde » (Fanon)
1. « Un monde sans intervalles » (Fanon): le messianisme de Fanon et Gandhi
a. La violence socialisatrice et les voies de la reconnaissance chez Fanon : au-delà d’une épistémologie de la peur
b. Le gandhisme : « bien radical » contre « mal radical » ?
2. La (non) violence comme Critique
a. « La possibilité paradoxale d’une violence non-violente » (J. Butler)
b. La preuve par les masses
c. Gandhi, Fanon : critiques de la modernité
Conclusion : Les possibilités théoriques offertes par Fanon et Gandhi aujourd’hui
a. La critique des identités : négritude et androgynie
b. Le privé public : la désobéissance civile comme le domestique politique
[1] F. Fanon, « Pour l’Algérie », in Pour la révolution africaine. Ecrits politiques, Paris, La Découverte, 2006, p. 57.
[2] M. K. Gandhi, « La doctrine de l’épée », in Résistance non-violente, Paris, Buchet/Chastel, 1997, p. 115. Désormais noté : RNV.
[3] Il s’agit de Peter Berger.
[4] E. Balibar, « Lénine et Gandhi : une rencontre manquée ? », communication au colloque Marx International IV, « Guerre impériale, guerre sociale », Université de Paris X Nanterre, disponible en ligne sur le site du Centre International d’Etude de la Philosophie Française Contemporaine (CIEPFC).
[5] F. Fanon, Les damnés de la terre, Paris, La Découverte, 2002 [1961], p. 59.
[6] Sur les influences de Gandhi en Afrique dans les luttes de libération nationale et ensuite dans les mouvements de droits civiques, voir C. Markovits, Gandhi, Paris, Presses de Science Po, 2000, p. 111.
[7] F. Fanon, op. cit., p. 40.